LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ

PROSPER D’EPINAY (1836–1914)
Français

Date : ca. 1870

Dimensions : 56 × 66 × 52 cm

Matière : Marbre blanc de Carrare

Signature : «P. d’Epinay Rome»

Titrée : «Midsummer Night’s Dream»

Provenance : Collection privée, Allemagne.

Contexte historique et artistique

Ce buste en marbre blanc représente une figure féminine au torse à moitié nu, la tête renversée en arrière, reposant sur un coussin, dans un mouvement d’abandon rêveur. Les yeux sont mi-clos, la bouche entrouverte, les traits empreints de sérénité qui évoque l’état de suspension entre le sommeil et l’éveil. La chevelure, traitée avec une virtuosité exceptionnelle, se déploie en ondes libres et tumultueuses qui se répandent autour du visage et du cou, créant un effet de mouvement caractéristique de la manière de D’Epinay.

Le buste appartient à un groupe d’oeuvres cohérent au sein de la production de Prosper D’Epinay, caractérisé par le motif récurrent d’une figure féminine aux yeux mi-clos dans un état d’abandon onirique. La comparaison avec la Bacchante (datée de 1866, collections du Musée de l’Hermitage), dont le visage présente exactement les mêmes trait : même nez droit, même bouche légèrement entrouverte, même renversement de la nuque, mêmes yeux mi-clos. Cela confirme qu’il s’agit du type féminin privilégié par D’Epinay tout au long de sa carrière romaine et parisienne, probablement issu d’un même modèle ou d’une même source plastique réinterprétée.

La comparaison avec Le Rêve, reproduit dans le catalogue raisonné de l’artiste et décrit comme ayant appartenu au Musée de Mahebourg à l’Île Maurice, est également frappante : mêmes traits, même position de la tête, même traitement de la chevelure enrichie de motifs floraux et végétaux. Une annotation manuscrite portée sur l’exemplaire de la biographie écrite par Léoville L’Homme (Le Statuaire Prosper d’Epinay, 1890), indique que ce buste aurait été détruit dans un incendie, ce qui rend d’autant plus précieuses les oeuvres apparentées parvenues jusqu’à nous.

La signature “P. D’Epinay Rome” situe l’exécution dans la période romaine de l’artiste, soit entre 1863 et les années 1880, lorsque D’Epinay travaillait dans son atelier de la Via Sistina.

La vente de l’atelier de Prosper D’Epinay à Paris (Drouot) en 1885 mentionne une oeuvre titrée Songe d’une Nuit d’Été mesurant 1 mètre. Le présent buste de 56 cm pourrait constituer une version réduite ou une version antérieure ou autonome du même sujet pour une commande particulière.

Le titre “Midsummer Night’s Dream” ancre résolument cette oeuvre dans l’univers de la comédie de Shakespeare, et plus précisément dans l’un de ses moments les plus célèbres et les plus chargés d’ironie poétique : celui où Titania, reine des fées, gît endormie dans son bosquet enchanté, sous l’effet du suc magique versé sur ses paupières par Puck sur ordre d’Obéron, son mari. Elle est encore intacte dans sa royauté, encore souveraine dans sa beauté, mais le sortilège est en elle, et à son réveil, elle s’éprendra du premier être vivant que son regard rencontrera, qui sera Bottom, le tisserand grossier affublé d’une tête d’âne.

C’est précisément cet instant suspendu que D’Epinay a choisi de figer dans le marbre : le dernier moment d’innocence de Titania, celui qui précède la chute dans le ridicule et l’abjection comique. 

Les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, la tête légèrement renversée, tout concourt à figurer un sommeil qui n’est pas le repos ordinaire, mais un état second, un entre-deux où la conscience est suspendue et où la volonté est anéantie. La reine des fées est là, dans toute sa grâce et sa puissance, et pourtant absolument vulnérable, offerte au sortilège qu’elle ne peut même pas pressentir.

Ce choix du moment ante, soit avant la métamorphose, avant l’humiliation, avant le réveil, est d’une subtilité dramatique remarquable. Prosper D’Epinay ne représente pas la farce, il en représente le seuil. Il capte la beauté de Titania au moment exact où elle est encore pleinement elle-même, dans cette suspension du temps propre au songe shakespearien.

Le sculpteur mauricien, a qui la critique parisienne reconnaissait le don de saisir l’heure, ce moment de perfection absolue que les Grecs désignaient ainsi, n’aurait pu mieux choisir. L’heure de Titania, c’est celle-ci : la dernière seconde du songe avant que la magie ne se retourne contre elle.

Littérature

  • Leoville l’Homme. Le statuaire Prosper d’Épinay. Port-Louis (Île Maurice) : Imprimerie de The Merchants and Planters Gazette, 1890.
  • Vente d’Épinay. Catalogue de sculptures, groupes, statues, bustes, terres cuites originales décorées, maquettes, esquisses, bronzes fondus à cire perdue, tableaux modernes, objets d’art et de curiosité formant les collections de M. d’Épinay. Paris : Hôtel Drouot, 20–21 avril 1885. Commissaire-priseur : M. Escribe ; expert : A. Bloche.
  • Capobianchi, Vincenzo, éd. Catalogue des marbres antiques et des objets d’art provenant de l’héritage des Princes Borghèse : collections du Musée du Pavillon de l’Horloge (Villa Borghese), à Rome. Rome : Pavillon de l’Horloge, Villa Borghese, 1893
  • Roux Foujols, Patricia. Prosper d’Épinay (1836–1914) : un Mauricien à la cour des princes. Curepipe, Île Maurice : L’Amicale Maurice-France, 1996.